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Anima : Répertoire documentaire saint François de Laval

Historique de la cause

Il y a 5 ans, le 3 avril 2014, le pape François signait le décret élevant François de Laval au rang de saint, mettant fin aux efforts fournis par le Séminaire de Québec pendant 134 ans. Nous avons cru bon de vous présenter cette histoire, certainement méconnue, remplie d'embûches et de dévouement extraordinaire et qui, comme à l'image de notre saint, s'est forgée dans la patience et la persévérance.

Le 6 mai 1708, François de Laval meurt en odeur de sainteté, comme l'attestent les éloges funèbres. Le peuple perdait« Mgr l'Ancien » et nombreux furent ceux qui prirent des morceaux de ses vêtements et de ses cheveux comme reliques, car ils considéraient qu'il avait vécu comme un saint.

La question se pose donc: pourquoi ne fut-il pas reconnu saint immédiatement?

Il faut se rappeler l'histoire politique et sociale, qui fut instable pour un temps. Mgr de Saint-Vallier, son successeur, fut retenu 13 ans en Europe et fut ainsi absent lors de la mort de Mgr l'Ancien. L'évêque suivant ne vint pas à Québec et son successeur était préoccupé avec des problèmes de juridiction. L'attention de l'Église était donc ailleurs qu'à la canonisation. Puis, il y a eu le Régime britannique (Traité de 1763), qui menaça l'existence de l'Église catholique jusqu'en 1774. Sa situation se stabilisa avec l'Acte d'Union (1840). Ceci permit un foisonnement des causes canadiennes (les Martyrs, Marie de l'Incarnation, Marguerite Bourgeoys, etc.) Mais, dans le cas de Mgr de Laval, personne ne se souvenait où se trouvait exactement sa tombe. Enfin, par chance, des ouvriers la trouvèrent en 1877 lors des travaux au sous-sol de la cc:: cathédrale Notre-Dame de Québec. L'année suivante, on répéta la procession funèbre qui avait eu lieu en 1708 dans les rues de Québec et on retrouva la ferveur populaire envers le premier évêque. Ce fut le moment déclencheur.

Les premiers procès

Mais une canonisation est un processus sérieux, rigide et souvent très long.

Tout d'abord, un acteur, ici le Séminaire de Québec, devait dresser une requête écrite à l'évêque du diocèse où était mort le serviteur de Dieu (SdD). Mgr Taschereau appuya la requête et le Séminaire put porter le dossier à la Sacrée Congrégation (S.C.) des Rites (aujourd'hui la S.C. de la Cause des Saints). Les deux acteurs proposèrent un postulateur à Rome, l'abbé Pierre-Xavier Cazenave, du Séminaire de Paris, et un vice-postulateur à Québec, l'abbé Thomas-Étienne Hamel. Ceux-ci conservèrent une correspondance régulière durant leur mandat fort productif.

Puisque la S.C. des Rites (alors responsable du dossier) avait accepté de recevoir la Cause, le Séminaire pouvait commencer les multiples procès initiaux. Chaque procès se faisait d'abord à Québec pour recueillir les informations, puis à Rome pour les faire accepter par la curie.

De 1880 à 1883, débutent les procès informatifs. La Copia publica de 1873 pages contient 18 témoignages, qui furent, comme c'était l'usage à l'époque, traduits en italien et, comme l'affirme l'abbé Demers, rapporteur, «n'ont pas toujours été bien traduits». Malheureusement, nous n'avons pas encore retrouvé les versions originales françaises. Ainsi, les extraits retraduits vers le français donnent parfois une syntaxe douteuse.

Ces témoignages convainquirent la S.C. des Rites que la vie exemplaire de Mgr de Laval méritait des études plus poussées. Léon XIII émit donc le décret d'introduction de la Cause le 24 septembre 1890.

Les trois prochaines étapes devaient vérifier la validité de la Cause à être inscrits aux procès de béatification et, ultimement, de canonisation.

D'abord, on tint un procès pour prouver que François de Laval ne bénéficiait pas déjà d'un culte public. Bien qu'on enseignât que « c'était un saint », comme l'affirmait Gédéon Ouimet, surintendant de !'Instruction publique de la Province de Québec, citant sa mère {ANP, Doc 70-3), il fut facile d'obtenir le décret de non-culte, le 4février 1893.

Ensuite vinrent les procès pour réputation de sainteté. Comme le témoigne Hospice-Anthelme Verreau, directeur de l'École normale Jacques-Cartier de Montréal et archiviste envoyé par le gouvernement canadien en 1873 pour obtenir des copies des documents relatifs à l'histoire du Canada dans les archives de Paris, Rome et Londres {ANP, Doc 70-5), «Tous les livres qui parlent de Mgrde Laval, ainsi que tous les manuscrits que j'ai consultés, le présentent comme animé du désir de la gloire de Dieu et de la santé des âmes, et plein de zèle apostolique. » Léon XIII signa le 3e décret sur François de Laval le 11 janvier 1897.

Enfin, on tint deux séries de procès détaillant les vertus et les miracles du SdD. Une immense Copia publica en 3 volumes, totalisant 2 939 pages manuscrites, offrirent les témoignages de 18 personnes, en plus de 2témoins ex officio et 4 témoins contesti {image p. 6). Certains s'étendirent sur près de 500 pages ! ! ! Le seul qui semble avoir abordé le sujet des miracles est Auguste-Honoré Gasselin, auteur de la 1re biographie avec méthode historique moderne, en 1890 {ANP, Doc 71-1): «On sait qu'après la mort du vénérable SdD, M. Glandelet, qui était alors vicaire général, recueillit les procès-verbaux d'un grand nombre de miracles obtenus par l'intercession de Mgr de Laval. Malheureusement, ces procès-verbaux n'existent plus, détruits dans un incendie, je crois. » Le 9 novembre 1904, Pie X confirma la validité du procès de François de Laval.

Un vénérable

Pour désigner vénérable un SdD, il faut prouver hors de tout doute l'héroïcité de ses vertus.

Ceci présentait quelques difficultés :1) Outre le Mémoire de Bertrand de La Tour et la lettre du frère Houssart, il n'existait aucun témoignage de visu ou de auditu a videntibus, et surtout, ni l'un ni l'autre n'avait été recueilli juridiquement. 2) Ainsi, les Copia publica offraient de touchant témoignages, mais ceux-ci étaient tous basés sur des documents anciens que les consulteurs ne connaissaient pas. Il fallait donc trouver ces derniers. 3) Comme l'affirmait G.-É. Demers, «il ne s'agissait pas d'étudier la vie d'une bonne petite moniale enfermée toute sa vie dans un cloître, mais bien celle d'un évêque qui, au milieu de perpétuelles difficultés religieuses et politiques, avait fondé et organisé l'Église canadienne. Les recherches devaient nécessairement être longues et compliquées. » (t.:Abeille, février 1949). 4) Ces documents n'étaient pas tous conservés aux archives du Séminaire de Québec {et ne le sont toujours pas). Ils sont éparpillés au Canada, en France, en Italie et même en Angleterre!

Une période difficile

En 1912, à la suite du décès du postulateur à Rome, M. Cazenave, l'abbé Joseph-Victor Grosjean le remplaça pendant deux ans, mais mourut à son tour. L'abbé Eugène Garnier, lui aussi du Séminaire de Paris, se porta volontaire pour lui succéder. À Québec, l'archiviste, l'abbé Amédée-Edmond Gasselin, l'assista et devint par la suite son vice-postulateur officiel.

Mais la communication entre Rome et Québec ne fut pas aussi aisée qu'auparavant. Le nouvel avocat de la Cause, mis en fonction en 1915, était, selon les mots du rapporteur général, Mgr Antonelli, « plus lettré qu'historien ». Il demanda à A.-E. Gasselin les copies des documents conservés à Québec qu'il jugeait les plus importants; il regroupa ces dernières dans la Nova Posito de 1918, avec quelques oublis et erreurs de montage, et sans présentation des textes. Mais les consulteurs de Rome ne purent accepter ce recueil de texte : d'abord, ils avaient besoin de plus de documents et provenant d'époques variées, pour représenter tous les aspects de la très longue vie du SdD; ensuite, il fallait annoter ces documents, afin de faire la démonstration de sa vie sainte; finalement, il fallait respecter les normes de présentation de la S.C. des Rites. Ainsi, la Cause ne pouvait pas être re-présentée immédiatement. Il fallait recommencer et l'amener devant une nouvelle congrégation préparatoire.

Face à cette situation, M. Garnier demanda à deux prêtres français d'étendre la recherche de documents à la France. Malgré une quête fructueuse, ils ne firent aucune copie. Tout était à recommencer. Le Séminaire de Québec décida alors de lui envoyer l'assistance d'un jeune prêtre dont il connaissait la compétence et la rigueur, l'abbé Georges-Édouard Demers. Ce dernier passa les années 1925 et 1926 en 7Europe. Nous conservons précieusement son journal de voyage.

Le 6 février 1930 vint un changement à la S.C. des Rites, qui allait grandement aider la Cause : la création par Pie XI de la Section Historique, vouée aux causes anciennes et ayant un rapporteur général pouvant guider les postulateurs dans toutes les procédures officielles.

L'œuvre colossale de Demers

Devant la nouvelle façon de procéder, le premier rapporteur, le père Henri Quentin (qui fut remplacé cinq ans plus tard, à sa mort, par Mgr Ferdinando Antonelli), proposa au Séminaire d'envoyer un prêtre qui, sous sa supervision, serait chargé de la recherche, transcription, résumé et annotation des documents anciens, ainsi que de la rédaction d'une Positio définitive; c'est-à-dire un rapporteur de la Cause (aujourd'hui un collaborateur).

Le choix était évident : on demanda à l'abbé G.-É. Demers de traverser à nouveau l'océan, et ce, pour 7ans.

De décembre 1932 à 1940, G.-É. Demers parcourut 45 dépôts d'archives et 5 bibliothèques publiques à travers la France, le Canada et le Vatican. Il copia 306 documents ou extraits de textes, dont 126 étaient inédits. Ses annotations abondantes et très fouillées présentèrent non seulement les documents, mais encore répondaient bien souvent aux Animadversiones, qui avaient bloqué la Cause en 1918.

Entre 1937 et 1950, l'abbé Paul-Émile Léger, avant son épiscopat, devint postulateur, mais avec la 2e guerre mondiale et ses effets subséquents, rien ne put avancer. Les travaux reprirent en 1952 avec le père Romain Saint-Cyr, homme très énergique et déterminé à mener la Cause à bien. Il fut secondé de l'abbé Jean-Marie Fortier, qui, à Québec, s'occupa d'être le « propagandiste » de Mgr de Laval et qui redoubla d'efforts pour augmenter la ferveur populaire (prières, images, fêtes, activités scolaires, expositions muséales, articles, etc.).

En 1956, l'œuvre de M. Demers fut publiée: l'Altera Nova Positio. Il ne manquait que l'introduction et les réponses complètes de l'avocat aux objections pour compléter le rapport. À la grande exaspération du père Saint-Cyr, Mgr Antonelli, débordé, traînait à rédiger l'introduction et refusait son aide. Il était aussi incapable de trouver un avocat qui travaillerait rapidement et, comble de malchance, la S.C. des Rites déménagea ses bureaux (ce qui prit des mois)!!! Habile, le postulateur supplia le Séminaire de faire revenir à Rome le protégé d'Antonelli. M. Demers assista son ancien mentor dans la rédaction et proposa un avocat «cher mais expéditif», qui, par la suite dans la correspondance avec Québec, fut surnommé « le cher Serafini ». Ainsi parut la Novissima Positio en 1959, qui mena, enfin, au décret de reconnaissance de l'héroïcité des vertus par Jean XXIII le 28 février 1960.

Un bienheureux

Pour désigner un bienheureux, on requiert ordinairement un miracle attribué directement à l'intercession du SdD, ou que celui-ci soit mort martyr. Le postulateur à Rome, le père Angelo Mitri (début en 1971), et son vice-postulateur à Québec, l'abbé Honorius Provost, ouvrirent trois «fronts de bataille ».

Ils firent parvenir plusieurs cas de guérison pour étude à la Consulta Medica. Parmi ceux-ci, celui de Rosie O'Farrell, attesté par le Dr Piuze, déjà sous étude en 1923.

Afin de favoriser une dévotion populaire, on fonda au Québec le Comité des Fondateurs, dont chaque membre avait un Centre dédié à son vénérable.

Ils impliquèrent aussi les laïcs, avec des experts qui rédigèrent des articles, des homélies, des émissions radiophoniques, etc. Parexemple, le 4mai 1965, M. Provost envoya la lettre du frère Houssart au Dr Alexandre Morissette, afin d'obtenir une analyse psychanalytique de l'âme de Laval. (Vu l'immensité du Fonds Provost aux archives du Séminaire, nous n'avons pas encore trouvé la réponse.)

Le 10 mars 1978, le cardinal Roy envoya une longue lettre au pape qui présentait la demande des évêques canadiens afin d'obtenir une béatification malgré la difficulté de prouver les miracles obtenus dans le passé. Jean-Paul II signa le décret de béatification le 22 juin 1980.

Un saint

Dans l'attente d'un miracle, le Séminaire n'envoya pas de postulateur à Rome avant 1999, où des cas très intéressants furent présentés. On compte, entre autres, de 1996 à1999, la guérison de l'hépatite C de J. Labrecque; du cancer du pancréas de G. Paquet; et du syndrome Guylain-Barré de G. Paquette. Le père Roger Laberge se rendit à Rome pour 15 ans et, à Québec, l'abbé Jacques Lemieux, vice-postulateur, se chargea de la dévotion populaire et de rapporter les faveurs obtenues.

En octobre 2013, le père Laberge fut informé que le pape François proposait une canonisation équipollente, C'est une procédure existante depuis longtemps dans l'Église, bien qu'utilisée rarement et à la discrétion du souverain pontife. Le pape François l'avait d'ailleurs déjà utilisé deux fois depuis le début de son mandat, pour Angèle de Foligno et Pierre Fabre.

Aucune étape n'ayant été facile, celle-ci ne pouvait faire exception : le père Laberge dut s'arrêter quelques jours en décembre 2013 pour des raisons de santé; de plus, il avait atteint l'âge limite d'un postulateur. Le secrétaire de la S.C. des Saints étendit son mandat en sursis et, assisté par un confrère, le père Yvon Sabourin, il termina à la date limite la 1re et dernière Positio, celle pour la canonisation.

Les évêques et les cardinaux, réunis le 1er, avril 2014, décidèrent de soumettre au pape François la canonisation de Mgr de Laval. Le préfet de la S.C. des Saints se proposa pour rencontrer le Pape dès le lendemain, mais celui-ci ne put le recevoir que le 3 avril. Le père Laberge put alors annoncer au Séminaire l'heureuse nouvelle.

Et c'est ainsi qu'après 134 ans d'efforts et d'espoir, François de Laval fut reconnu saint le 3avril 2014. {Et puisque les bulles de Mgr de Laval avaient toujours été en retard, celle-ci tarda aussi de près d'un an avant d'être reçue.)

En célébrant son 5e anniversaire de canonisation, nous pouvons dire, ici au Centre, que notre travail a quintuplé depuis 2014. Saint-François-de-Laval est plus populaire que jamais.

Bibliographie :

Correspondance des postulateurs conservée au Musée de la Civilisation lnformatio de l'Altera Nova Positio, 1956

Tableau sur l'histoire de la Cause publié dans Pastorale-Québec. Livret Sp. L'héritage de sainteté de la Nouvelle-France, 1980, p. 8-9

Les Copia publica, Positio et décrets sont conservés aux Archives de )'archidiocèse de Québec et au Musée de la Civilisation.

Référence

Vries, Martina de. « Ne devient pas saint qui veut ». Saint François de Laval : bulletin du Centre d’animation François-De Laval, no 38 (mai 2019): 1‑6.